Philippe Chavanne est traducteur financier depuis 1989, et Membre de la Société Française des Traducteurs depuis 1993. Pour accélérer vos ventes à l'international, faites la traduction web de votre site.
Certains traducteurs et linguistes évoquent la question des anglicismes et affirment que ceux-ci, loin d’appauvrir la langue, participent à son enrichissement, que faut-il en penser?
Sans nous faire l’avocat du diable, nous verrons qu’il peut y avoir des limites à cette conception positive de l’emprunt et qu’il est donc parfois difficile d’évacuer simplement la question au nom de la vivacité et du renouvellement de la langue. Il nous faut pour cela repartir d’un peu plus en amont et évoquer la problématique de la néologie, dans les deux grandes finalités qu’elle poursuit.
Nous avons rappelé ailleurs que le mécanisme de l’emprunt participe de l’activité néologique par laquelle une langue se transforme et se dote de ressources supplémentaires. Cette créativité a essentiellement deux raisons d’être :
1. la langue s’enrichit pour désigner des réalités nouvelles,
2. ou pour appréhender sous un jour différent des réalités déjà existantes.
Les exemples de néologismes suscités par l’apparition d’une réalité nouvelle sont légion dans tous les domaines des sciences et techniques.
Quoi de plus normal, dans un champ de l’expérience humaine en constante évolution ? Inutile d’aller chercher très loin, arrêtons-nous sur la SOURIS d’ordinateur. Calque de l’anglais, ce néologisme, aujourd’hui parfaitement intégré à l’usage, repose sur un procédé fécond de création lexicale : la trope, qui détourne un mot de son sens propre pour désigner un autre concept avec lequel elle établit ce faisant un rapport d’analogie (dans notre cas, nous avons ainsi une analogie de forme, entre un mammifère petit et agile et un boîtier qui se déplace devant un écran, relié à un fil rappelant la queue du rongeur). L’apparition du mot FENÊTRE, en informatique, obéit à un procédé rigoureusement identique : l’emploi d’un mot dans un sens figuré pour désigner une réalité nouvelle. C’est là un procédé parmi d’autres de création lexicale mais ce qui importe ici, c’est sa finalité : un mot est crée ou est doté d’un sens nouveau pour permettre de désigner une réalité nouvelle ; il vient donc combler une lacune de la langue, démunie devant une réalité qu’elle ne sait pas nommer.
La seconde finalité possible de la néologie vient moins spontanément à l’esprit, mais ses innovations langagières sont tout aussi répandues.
Notre premier exemple n’est pas un cas d’anglicisme mais nous semble parlant : les mots NON-VOYANTS ou MAL-ENTENDANTS ne sont pas autre chose que d’élégants néologismes (aujourd’hui entrés dans l’usage) désignant des réalités bien anciennes. Il ne s’agit donc plus ici de mettre une étiquette sur une découverte récente, une invention nouvelle, ou un concept jusque là inexistant. Il est simplement question d’introduire un point de vue différent sur une réalité familière, qui du coup perdra sans doute un peu de cette familiarité, reconquerra une part d’étrangeté dans l’esprit des locuteurs. Si l’on en revient à nos anglicismes, la fortune du terme MANAGEMENT dans le monde de l’entreprise et de la gestion ne relève-t-elle pas de cette logique ? Et le mot RESSOURCES HUMAINES n’apporte-t-il pas un plus par rapport à l’expression plus traditionnelle de PERSONNEL (D’UNE ENTREPRISE) ?
Certains soutiendront que dans notre cas (2), l’éclairage nouveau qu’apporte le néologisme propose une « conceptualisation » nouvelle, favorise une façon différente de penser une chose connue. D’autres n’y verront qu’un enrobage vide de sens. La frontière est parfois ténue. Et c’est bien ici que se noue toute la délicate question de la pertinence des anglicismes. Car si pour la plupart des linguistes, le phénomène des anglicismes n’a rien d’alarmant et ne met pas la langue en péril, il est néanmoins un cas de figure souvent décrié : celui où l’emprunt, loin de répondre à un besoin linguistique avéré (autrement dit de combler une lacune ou d’apporter un éclairage nouveau sur le réel), vient au contraire concurrencer une forme déjà existante et bien établie, et introduit ce faisant dans la langue une redondance qu’on peut juger fâcheuse.
Livrons pour conclure quelques exemples d’anglicismes, qui invitent à s’interroger sur la nuance de sens apporté :
Ainsi du verbe INITIER, que l’on rencontre à côté d’AMORCER, LANCER ou ENTAMER ; du nom OPPORTUNITÉ, employé au sens d’OCCASION, de CIRCONSTANCE OPPORTUNE, ou du mot EXPERTISE, au sens de compétence d’expert. Citons enfin DEADLINE, qui concurrence les mots ÉCHÉANCE ou DERNIÈRE LIMITE, autre exemple d’emprunt (lexical cette fois et non plus sémantique) auquel les puristes pourront encore préférer, selon le contexte, les expressions de DATE BUTOIR, DATE DE CLÔTURE ou DE BOUCLAGE.


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