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De Tarzan A Hirsi

Tarzan et Hirsi

De Sidi Aïssa à Washington

Par Abdelhamid Zoubir

 

La littérature et les débats qui prennent pour objet ou modèle des langues et des religions codées par des cultures exogènes véhiculent toujours l’ethnocentrisme d’une part et des sentiments d’assujettissement d’autre part : l’intime réciprocité entre le regard hégémonique de soi et la soumission que ce regard ingère dans l’âme de l’autre.

Ou encore, l’équation entre la colonisation et la colonisabilité que Frantz Fanon et Malek Bennabi ont, chacun à sa manière, éloquemment formulée. Deux exemples peuvent réaffirmer ce postulat. Le premier montrera que même si la littérature se distingue des controverses qui la secondent verbalement et qu’orchestrent des institutions avec opportunisme, la charge doctrinale est, néanmoins, semblable dans les deux cas. Dans son roman Le Retour de Tarzan, Edgar Rice Burroughs (1875-1950) situe l’action à Sidi Aïssa, en Algérie. Dans un lieu, donc, où les prescriptions culturelles sont à tous les points de vue étrangères aux siennes. Elles sont exogènes ou, plus exactement, exotiques. Ainsi, dans le chapitre sept, Burroughs utilise avec condescendance le mot arabe douze fois au singulier et neuf fois au pluriel. Un peu comme Albert Camus, qui s’en est aussi servi dans son œuvre, Burroughs utilise ce mot génériquement pour maintenir les Arabes sous les tentes d’un désert chimérique où leur langue, leur religion et leurs coutumes ne peuvent refléter aucune identité sinon, par intermittences, celle des stéréotypes préromantiques que Jean-Jacques Rousseau consacra contre la société civile avec le mythe du bon sauvage ; et dont Rudyard Kipling, deux siècles plus tard, se servira aussi, mais pour décréter que civiliser l’indigène est la responsabilité de l’homme blanc (1).

Bien que Ayaân Ali Hirsi, née en 1969, émergea dans un cadre géographiquement, historiquement et socialement étranger à celui de Burroughs et à celui de la littérature exotique des Antilles françaises et anglaises, et bien qu’elle ne soit pas blanche, ce qu’elle raconte dans Infidel est thématiquement proche des mythes de l’homme blanc et du bon sauvage. Hirsi rejoint les tableaux peints par les esclaves fugitifs de la Martinique et de la Guadeloupe. C’est, obliquement, le récit d’une acclimatation à une symbolique loin de la socialisation primaire qu’elle vécut durant sa première enfance  en Somalie, parce qu’elle s’y regarde avec les yeux de l’homme blanc et, comme Caliban, elle parle aussi la langue de Prospéro. L’homme blanc l’accueille à bras ouverts parce qu’il a sillonné avant elle les steppes d’où elle s’est exilée. Il en connaît les richesses et rêve d’un prétexte pour y retourner, revivre d’autres safaris et en finir une fois pour toutes avec les traits de l’ennemi caché qui l’obsède : le nègre, l’arabe, l’indien, le musulman…

Hirsi est aussi devenue fugitive. Sur l’autre rive, d’où William Shakespeare et Burroughs ont exporté Prospéro et Tarzan vers les colonies, elle reste cependant un segment de l’ennemi caché. Les lecteurs occidentaux auxquels elle s’adresse ne regardent pas son infidélité, ou plutôt son acculturation, comme l’aliénation endogène que leur décrit leur « coreligionnaire », l’écrivaine française Marie Darrieussecq dans Truismes (1996), par exemple, où l’exclusion, l’excision, la castration et des douleurs comparables sont également présentes, même si elles ne sont que symboliques.

Plusieurs passages d’Infidel traduisent d’une manière aussi convaincante l’impuissance, l’émotion d’une destinée tributaire de diktats, l’absurdité, l’indifférence et l’isolation sociale. Toutefois, l’autre obstacle c’est qu’elle n’impute cette aliénation qu’à l’Islam, sans paraître se douter un instant que cela n’explique pas pourquoi les éminents penseurs de l’Occident, entre le dix-neuvième et le vingtième siècles, tels Emile Durkheim, Ferdinand Tönnies, Max Weber et Georg Simmel, l’ont pour leur part plus persuasivement affiliée au protestantisme et au capitalisme alors que leurs successeurs, Herbert Marcuse, Erich Fromm, Georges Friedmann et Henri Lefebvre l’ont, quant à eux, mesurée comme une réaction normative propre à toutes les personnes sociales.

Pourquoi donc, malgré ces manques, l’American Enterprise Institute (AEI) commandite-t-elle Infidel à l’extérieur de ses normes « littéraires » avec tant de véhémence ? La NASA demande-t-elle à des prêtres et à des imams d’expliquer comment les gaz se dissipent à travers les crevasses que sa dernière sonde a identifiées sur le sol de Mars ? Non ! Pourquoi donc l’AEI choisit-elle une athée pour expliquer l’Islam ?

La réponse que beaucoup donneraient volontiers aujourd’hui à cette question serait sans doute que les prêtres et les imams ne peuvent pas expliquer les découvertes scientifiques rationnellement, à cause de leurs préjugés créationnistes, alors que les sécularistes, les agnostiques et les athées peuvent le faire plus facilement avec des faits vérifiables empiriquement. Néanmoins, de fervents croyants comme William Phillips, qui reçut le prix Nobel de physique en 1997, Arthur Eddington, l’astrophysicien qui anticipa les recherches d’Albert Einstein sur la relativité (2), ou encore Georges Lemaître, l’initiateur de la théorie du « Big Bang », montrent clairement les insuffisances de cette réplique.

Citer Ibn Sina et Ibn Rochd pour la contrepartie islamique n’est pas vraiment nécessaire ici, parce que beaucoup a déjà été écrit à propos de l’alliance incomparable que leurs œuvres ont créée entre l’Islam et l’esprit scientifique. Utiliser l’infidélité et l’exil volontaire de Hirsi pour se dédier à la liberté et au débat ouvert que prétend l’AEI dans son manifeste de 1943 est donc loin de la vérité. Que ce soit à Sidi Aïssa, à Washington ou ailleurs, Tarzan, Hirsi et d’autres sont, donc, utilisés pour mettre le nègre, l’arabe, l’indien, le musulman et d’autres ennemis hypothétiques sur le pan d’une balance de raisonnement simpliste qui les pèse contre un pan opposé où l’homme blanc et le sécularisme bénéficient malhonnêtement du poids additionnel de la science, du modernisme et de l’utilitarisme.

Tarzan a servi la fable coloniale dans la lignée de Kipling. Hirsi l’alourdit, aujourd’hui, aussi frauduleusement, dans celle de Salman Rushdie.

Notes

1) Avec son fameux « Take up the White Man’s burden//Send forth the best ye breed//Go, bind your sons to exile//To serve your captives’ need » dans The White Man’s Burden (1899).

2) Robert L. Weber, dans More Random Walks in Science (1982), lui attribue la phrase suivante : « La science est une chose, la sagesse une autre. C’est un instrument tranchant avec lequel les hommes jouent comme des enfants et se coupent les doigts. » (Traduit par nous).

 

 

 

Abdelhamid Zoubir

L’auteur s’intéresse particulièrement à la manière dont langue et la culture s’encodent mutuellement. Il a publié de nombreux articles et ouvrages à ce sujet, en langues française et anglaise. The Ambiguous Compromise (Routledge, 1990) est basé sur sa thèse de Doctorat. Son dernier ouvrage, East-West & Other Dualisms… est sous presse à l’OPU.

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